Elle rentra de voyage : la famille de sa belle-fille s'était installée chez elle
Partie deux semaines chez sa sœur, Josiane retrouva onze inconnus dans sa maison de Namur. « Ta famille a plus besoin de cette maison que toi », lui lança sa belle-fille.

Trois voitures dans l'allée
Josiane Vermeulen avait passé deux semaines à Porto, chez sa sœur Lili. Deux semaines de soleil, de promenades le long du Douro et de fous rires comme à vingt ans. Depuis la mort de Raymond, trois ans plus tôt, c'était son premier vrai voyage.
Quand son taxi tourna dans la rue des Tilleuls, à Jambes, sur les hauteurs de Namur, elle crut s'être trompée d'adresse. Trois voitures inconnues étaient garées devant son garage. Des vélos d'enfants traînaient sur la pelouse. Une odeur de barbecue montait de la terrasse.
Puis elle vit les rosiers que Raymond avait plantés sous la fenêtre de la salle à manger. Piétinés, mais bien là. C'était sa maison.
Celle qu'ils avaient mis dix-huit ans à payer. Celle où ils avaient élevé leur fils, Thibault. Celle dont chaque pièce gardait un morceau de leur vie.
Une étrangère chez elle
Elle tira sa valise jusqu'à l'entrée. Dans le salon, un inconnu regardait un match de football, le son à fond, dans le fauteuil de Raymond. Deux femmes se servaient du thé dans la théière en porcelaine de Limoges qu'elle ne sortait qu'à Noël. Des matelas gonflables occupaient la véranda, et des enfants jouaient aux cartes sur le tapis.
Vanessa, sa belle-fille, sortit de la cuisine en s'essuyant les mains avec un torchon brodé, un cadeau de mariage de la grand-mère de Josiane.
— Tiens, déjà rentrée ? dit-elle, comme si c'était Josiane qui dérangeait.
— Pourquoi y a-t-il onze personnes chez moi ?
Vanessa haussa les épaules.
— Ma famille en a plus besoin que toi. Tu es toute seule dans quatre chambres.
Quelqu'un rit, mal à l'aise. Vanessa, elle, ne souriait pas.
Josiane monta à l'étage. Dans sa chambre, les robes de Vanessa étaient suspendues à côté des siennes. Ses produits de maquillage recouvraient la commode de Raymond, celle où Josiane laissait encore sa montre et ses lunettes.

« Tu aurais refusé »
Thibault apparut dans l'encadrement de la porte, en tirant sur le col de son pull, comme quand il était petit et qu'il avait cassé quelque chose.
— Ça fait combien de temps ? demanda Josiane.
— Un peu plus d'une semaine. La sœur de Vanessa avait des soucis, ses parents ont des travaux chez eux… C'est provisoire, maman.
— Deux semaines, Thibault. Pas un coup de fil, pas un mot ?
Il détourna les yeux.
— Tu aurais refusé. Je te connais.
Cette phrase-là fit plus mal que tout le reste. Il savait qu'elle refuserait. Alors ils avaient attendu qu'elle parte.
— Je veux que tout le monde soit parti d'ici dimanche, dit-elle.
— Maman, ne fais pas de scandale, s'il te plaît. Pas devant eux.
Josiane regarda son fils, debout au milieu des affaires de sa femme, dans la chambre de son père, lui demandant de ne pas gêner les gens qui occupaient sa maison sans permission. Et quelque chose en elle, qui avait toujours plié pour éviter les disputes, se redressa.
La vérité dans la cuisine
Elle redescendit et frappa dans ses mains.
— Écoutez-moi, tout le monde. Je suis Josiane, la propriétaire de cette maison. Personne ne m'a demandé mon avis. Je vous demande de faire vos bagages.
Vanessa explosa.
— Tu mets des enfants à la rue ? Tu n'as pas honte ?
Mais sa mère, une petite femme aux cheveux teints en roux qui pelait des carottes dans la cuisine, posa son épluchoir.
— Vanessa nous a dit que c'était madame qui proposait la maison. Qu'elle était d'accord.
— Personne ne m'a jamais rien demandé, répondit Josiane doucement.
Le silence tomba sur la pièce. La sœur de Vanessa se leva à son tour : on lui avait raconté la même chose. Vanessa n'avait pas seulement supposé que Josiane accepterait. Elle avait inventé un accord qui n'existait pas.
Vanessa se tourna alors vers Josiane, un sourire mauvais aux lèvres.
— Avant de donner des ordres, demande donc à Thibault ce qu'on a déjà décidé.
Thibault devint livide. Puis, devant tout le monde, il avoua : ils avaient pris rendez-vous dans une résidence pour seniors, à Wépion. Pour elle. Ils comptaient lui en parler à son retour. La maison, disait Vanessa, serait « mieux utilisée » par une famille.

Le testament de Raymond
Josiane ne s'énerva pas. Elle ouvrit le tiroir du buffet, en sortit une enveloppe kraft, et la posa sur la table.
— Ton père connaissait bien sa belle-fille, Thibault. Il a fait ajouter une clause chez le notaire, six mois avant de partir. Cette maison est à moi jusqu'à mon dernier jour. Et si quelqu'un tente de m'en faire sortir contre ma volonté, la part qui devait te revenir ira à l'association des Restos du Cœur de Namur.
Vanessa pâlit. Thibault prit le papier, le lut, et s'assit lentement.
Le dimanche soir, la maison était vide. La mère de Vanessa était partie la première, après avoir rangé la cuisine et présenté ses excuses. Josiane changea les serrures le lundi.
Thibault revint seul, un mois plus tard, un samedi matin. Il avait apporté des gants de jardinage et six jeunes rosiers. Sans un mot, il replanta sous la fenêtre de la salle à manger ceux que son père avait plantés. Josiane le regarda faire depuis la cuisine, puis sortit avec deux cafés.
— Je suis désolé, maman. J'ai laissé quelqu'un d'autre décider de ce que tu valais.
Elle lui tendit une tasse.
— Les rosiers repoussent, Thibault. La confiance aussi, si on l'arrose.
Au printemps, les roses refleurirent. Et Josiane repartit à Porto, sans jamais plus s'inquiéter de ce qu'elle trouverait en rentrant.
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Récit de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels serait fortuite.



